
Alain Jacobs :
Avant tout, il me tarde de savoir: les éditions sivilixi nous offrent un nouveau tirage du Tarot de Jacques Viéville. Réjouissant, n’est-il pas?
Charly Alverda:
C’est une excellente nouvelle et une réussite! Seule (petite) déception : le grammage (l’épaisseur du papier)!
Il est supposé que ce jeu ait été produit à partir d’un tirage positif. Probable mais apparemment pas pour toutes les cartes. A force d’y réfléchir et de le regarder et surtout après avoir lu vos écrits sur ce Tarot, j’aime à croire qu’au contraire, rien n’a été laissé au hasard… qu’en pensez-vous?
Je ne peux croire à un tirage positif, l’intention du cartier était claire, sa carte du Monde et plus encore celle de la Dame me paraissent le prouver.




Examinez sa carte du Monde, seuls l’ange et l’aigle sont à la place (qui va devenir) traditionnelle, l’intention du cartier est manifeste. Pour un hermétiste le “volatil“ est en “haut”, ce sont bien deux volatiles qui sont représentés :-) et en “bas” lion et taureau représentent le “fixe”. On dit que “le Feu est contenu dans la Terre” et notez que le lion semble cornu, en ce sens c’est un “diable” : un Léonard, Leo ard’ = un lion ardent. Dans cette optique l’iconographie de la Dame (et non la Tempérance) est explicite. La banderole et le sceptre forment le caducée d’Hermès, la Dame unit le haut et le bas en versant le “Mercure” céleste. Selon les alchimistes le mercure est “le miroir où l’on voit toute la Nature à découvert”, il est logique que les mots “sol” et “fama” ne se voient qu’à l’aide d’un miroir. Car le cartier ajoute deux roses rouges aux Trois de Deniers et le mot Fama (Renommée) pointe vers le plus célèbre texte Rose-Croix du temps. Ce Trois de Deniers – avec ces roses qui se voient logiquement en haut, est donc exceptionnellement “orienté”, c’est le triangle du Feu (pointe en haut) opposé à celui de l’Eau (pointe en bas), la “société” des Frères Trois Points récupérera ce symbole.

L’inversion des septième et huitième Triomphes peut, je crois, s’expliquer? En est-il de même des neuvième et onzième Triomphes?
C’est un peu long à expliquer… et mon scanner est en panne! Alors en raccourci, le 7e signe du zodiaque est la Balance! Ma et Baga indiquent les deux « bouts » (des joueurs) ou deux des sept tarots, le Vieillard (fin de cycle humain) prend ici une place centrale en tant que « Aymant des Sages » voilà pourquoi il est « amoureux de ceste Dame ». D’autres cartiers ont inversés par erreur IX et XI, je ne peux me prononcer pour Vieville, cependant le Vieillard capte, aimante, la « force forte de toute chose »!
[Pour en savoir davantage, vous pouvez lire ici plusieurs textes de Charly Alverda]
Le seixième Triomphe du Tarot de Jacques Viéville, La Foudre, exprime-t-il la même idée que dans un Tarot de style « de Marseille »?
Tout à fait, ce sont deux visions de la même énergie à capter. La tour est traditionnellement l’athanor ainsi que je l’ai montré dans l’image de la Pandora, si proche de l’iconographie de la Maison Dieu.
Peut-on dire qu’en plus de « manipuler » ces images, Jacques Viéville en respecte le « contenu » visible dans un Tarot dit de Marseille… peut-on malgré tout les relier? Etait-ce un acte audacieux de dissimulation?
Acte de dissimulation, je ne pense pas, son tarot est dans le langage compagnonnique son “Chef d’œuvre de réception” . Il a pour ce faire décliné sa vision particulière de la Tradition, exprimée en ce milieu du XVIIe siècle par l’hermétisme. Son Chariot est hautement signifiant, sans revenir sur l’étrange attelage, le dais au-dessus du Prince dessine les ondes célestes, c’est Mercure/Hermès le conducteur, et à la place d’un blason avec ses initiales il représente l’hexagramme de la gemme hermétique. J’en déduis d’après cette anonyme signature qu’il a la connaissance complète du processus alchimique, celle de l’Oeuvre au rouge. C’est un Noble Voyageur.
Je me demande d’ailleurs ce que l’on peut comprendre par l’inversion du sens de la flamme de La Maison-Dieu en passant du « type 1 » au « type 2 » dans le style « de Marseille »? Est-ce anodin?
Je suggère que de fait l’énergie (l’esprit universel) monte et descend incessamment.



Je pensais à Jean-Claude Flornoy quant à cette inversion de sens de flamme significative pour lui. Y a-t-il changement de paradigme avec perte de l’enseignement et de contenu (Noblet, Dodal – Conver ou Madenié avant lui).
A partir de Noblet contemporain de Vieville – mais il faudrait aussi évoquer le curieux Tarot de l’Anonyme Parisien – les autres cartiers postérieurs cités en exemple établissent un “canon” tout aussi lisible hermétiquement. Ils sont les garants d’une Tradition MALGRE le changement de paradigme : le passage de la “vision analogique” à la notre “naturaliste”. Mais (à ma connaissance) nul n’est allé aussi loin que Vieville.
Depuis que je vous ai lu, je n’utilise plus les termes « lames » et « arcanes » et encore moins « majeurs » et « mineurs »; pourriez-vous nous rappeler d’où ils sont issus et ce que leur acception recouvre?
Ces termes proviennent de l’imagination des francs-maçons (fin XIXe, début XXe) qui ont « récupéré » le Tarot. Paul Christian a inventé le terme de « lame » et le mot « arcane » vient de Paracelse, il désigne la « quintessence » d’un remède!! L’inculture des Maçons (qui fustigeaient les productions des cartiers!) a éclaté l’unité du jeu en arcanes majeurs (ce qu’ils croyaient pouvoir interpréter) et arcanes mineurs (ce qui ne présentait pas de sens à leurs yeux) ; alors que les 7 tarots qui se résolvent in fine dans l’unité du Mat appartiennent : 3 aux Triomphes et 4 aux Honneurs ! Pour des Maçons, briser LE septénaire, faire pis n’était pas possible.
(note: les « maçons » évoqués sont bien ceux de l’époque citée; Charly Alverda en compte présentement dans ses amis).
On présente encore le Tarot comme un recueil de symboles universels. Est-ce le cas?
Avant que les occultistes ne le dénature, le Tarot n’était destiné qu’aux joueurs (un joueur n’a nul souci de l’iconographie, j’en parle d’expérience!) mais un enseignement de la Tradition spirituelle occidentale était donné aux apprentis cartiers, les « Chefs d’Oeuvre de réception » le prouvent.
Les mêmes fantasmes entourent encore le Tarot et il est toujours le fourre-tout de théories, des plus plausibles aux plus extravagantes.
Je crois qu’on sait « peu » des Tarots (de leur réalité historique, méconnue voire méprisée) mais que ce peu en est l’essentiel. Pourriez-vous me confirmer cela?
C’est en tant qu’hermétiste que le Tarot me parle dans sa totalité, mais d’innombrables lectures sont possibles et je reconnais volontiers que quiconque est capable de relier chacune des 71 cartes aux 7 tarots et de rendre l’ensemble signifiant l’utilise « A bon Droyt ». Anecdotiquement, je n’ai cependant pas encore rencontré quelqu’un expliquant la présence de la pierre cubique dans la carte de la Lune du Vieville, ni l’action du rayonnement produisant les étranges fruits de l’arbre, ni même celle de la fileuse nocturne.
Quiconque connaît la Tradition hermétique en vogue lors de l’apparition du Tarot DE CARTIERS la « lit » sans difficulté, comme un livre.
Tout comme le Mutus Liber?
Bien que trop “technique” pour notre propos, les analogies avec ce livre “hiéroglyphique” sont en effet éclairantes! Ne serait-ce que par la tour-athanor et ce rayonnement issu du Soleil, de la Lune et des Etoiles. Quant à l’ancien nom de Tempérance, qui était Attrempance et que certains cartiers ont appelée ainsi, elle est toujours représentée ailée (admirez la déclinaison Vievilloise en passant!) et le “Bon Trévisan” écrit dans sa Parole délaissée : “Notre œuvre n’est autre chose que vapeur et eau, qui est dite mondifiante, ou nettoyant, blanchissant, rubifiant et déjetant la noirceur des corps, et les philosophes l’ont nommée Eau permanente […] Alphidius a nommé cette eau attrempance ou mesure des sages. ” La XIV blanchit-elle, déjète-t’elle la noirceur de la XIII pour la « rubifier » ?


J’aime votre évocation de Philippe Descola:
pour expliquer le changement de mode d’identification, le changement de « regard » ontologique qui déforme la vision des cartes du jeu de Tarot, comme pour d’autres chefs-d’oeuvre (« La Melencolia » d’Albrecht Dürer). Erreur de jugement renforcée, peut-être, par une utilisation du jeu à des fins divinatoires?
Permettez-moi d’infirmer quelque peu votre propos final car la divination est aussi de nature « analogique », il n’y a là qu’aimantation naturelle. Cependant, l’antique astrologie n’avait rien à voir avec une « mancie », il y a déperdition de sens… et utiliser un système fermé (un jeu de cartes) comme support divinatoire me semble un peu aberrant!
Rien n’interdit l’utilisation du Tarot à des fins divinatoires, la nouvelle mouvance en fait même un coach personnel, mais le Tarot a-t-il un but intrinsèque, contient-il un message caché?
A l’origine le message ne concerne que les créateurs du jeu et peu de gens sont (étaient) susceptibles de s’y intéresser! Il y a 500 ans le public se posait les mêmes questions que de nos jours à son sujet! Des lettres en font foi.
L’analogie semble être la clé de compréhension des Tarots; pourriez-vous nous en dire davantage?
Avant le très fort intérêt pour les oeuvres de l’Antiquité et la traduction du Corpus Hermeticum par Ficin – Cosme de Medicis fait interrompre la traduction de Platon à cette fin – et leur formidable diffusion par l’imprimerie naissante, on ne pouvait « inventer » la perspective, ni l’anamorphose clé de l’aboutissement du raisonnement analogique ; on ne pouvait faire de peintures de paysage… et les cartes à jouer étaient carrées. Il a fallu l’invention du « carré long » pour que cela fut possible et que les tarots apparaissent sur des rectangles… si grands qu’ils devaient être très difficiles à manier!

L’analogie repose sur la vision d’un « bas » et d’un « haut » (très haut!) et ce sont les innombrables correspondances entre ce « haut » et ce « bas » qui sont signifiantes. La Nature (macrocosme) n’était alors pas séparée de l’homme (microcosme) comme de nos jours.
Tout Tarot est-il alchimique?
Tout Tarot est hermétique, plus exactement « hermésien », ce dernier terme implique une vision où kabbale chrétienne, hermétisme, néo-platonisme, néo-pythagorisme sont reliés. Les cartes du Quattrocento sont évidemment beaucoup moins teintées d’hermétisme que celle des siècles suivants où les innombrables traductions du Corpus ont été intégrées dans les consciences. Ainsi les cartes des séries (les mineures!) sont-elles très marquées par le pythagorisme à partir du XVIe siècle.
Faut-il différencier alchimie et hermétisme?
Je donnerais au terme « alchimie » le sens qu’avait au XVIe et au XVIIe siècle celui de « Philosophie de la Nature ». La chimie naissant à peine, les véritables « alchimistes » se donnaient le titre de « Philosophes » pour se distinguer des « chymistes » matérialistes. Les livres des « alchimistes » étaient désignés en termes de « livres égyptiens » ou « hiéroglyphiques » ; les cartes de Tarot étaient aussi appelées « figures hiéroglyphiques » dès leur origine. On comprend alors la méprise de Court de Gébelin et de ses suivants Maçons qui affirmaient très sérieusement que le Tarot était d’origine « égyptienne » ou provenait des « gypsies » (« bohémiens »), mais c’était d’une Egypte (consciemment) mythique qu’il s’agissait !
Vous avez entre autres finement et justement souligné les particularités des Tarots de cartiers. Notamment, leur « invention », la disposition particulière des éléments des cartes numérales? Comment comprendre correctement les sciences contenues dans les Tarots? Les figures de géomancie des Deniers, par exemple?
La géomancie (science de la Terre) appartient au même titre que l’astrologie (science du ciel) et l’alchimie (science de l’union des deux) à la tradition occidentale et selon les termes de la Table d’Emeraude on ne peut les séparer : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut pour le miracle d’une seule chose ». C’est bien cette « seule chose » l’objet de l’enseignement des cartiers (entre eux), mais, au vu de leur production, les princes du Quattrocento avaient pour la plupart d’autres préoccupations.
Pourriez-vous revenir sur votre explication des cartes selon les nombres et noms qui les caractérisent?
Selon la vision humaniste, une carte aura un « corps », un « pied » (le nom) et une tête (le nombre) – ce qui est faux dans le cas du Vieville – mais dans cette optique c’est la tension entre l’idée suggérée par le nom et celle donnée par le nombre qui animera la carte (qui lui donnera une « âme ») et la rendra signifiante. Ainsi si les premières représentations faisaient du Bateleur un illusionniste, voire un artiXan !…


Suite d’estampes de la Renaissance Italienne dite Tarots de Mantegna ou Jeu du Gouvernement du Monde au Quattrocento vers I465

Planche xylographiée dite Feuille Cary (Collection Cary/Université de Yale) vers 1500
[« artiXan » : mot écrit sur une estampe des « Tarots de Mantegna ». Bien que ces estampes ne soient pas des cartes de Tarot, je les vois comme le prototype des tarots de la feuille Cary.]
… Il était logique qu’il (Le Bateleur) soit entouré de personnes. Mais les tarots de cartiers mettent l’accent sur la solitude du Bateleur devant sa table (carré long) à trois pieds, qu’est-ce à dire ? Que le nom trompe premièrement et que le nombre rétablit la juste vision, l’analogie est évidente entre la carte sans nombre (Le Mat) et la carte sans nom ( la XIII) réunies par l’angle du bâton et de la faux. Le nombre 1 « qualifie » l’Un, et ne quantifie pas, tel le chiffre. Ce nombre 1 désigne alors le Grand Illusionniste, le Démiurge (vision gnostique de l’hermétisme) source de la multiplicité de la création, il est « Celui du milieu », qui unissant la dualité APPARENTE du haut et du bas, fait apparaître par le ternaire la table des manifestations, une table de multiplications :)


Vous voyez le caducée dans la superposition des quatre « deux » des séries (épées, coupes, deniers et bâtons). Une vision toute personnelle ou un véritable clin d’oeil des cartiers?
Ce n’était qu’un amusement personnel… quoique :), et votre montage est correct.


On peut fort heureusement constater un nouveau besoin d’authenticité et un retour aux sources, mêmes discrets. Jean-Claude Flornoy insistait pour désigner le Tarot comme un jeu… d’argent !
Jean-Claude Flornoy fut en effet un pionnier du renouveau du Tarot des cartiers, sa passion fut communicative, au vu des superbes reproductions des récents Madenié, Vieville et Chosson.
Puis-je croire que le Tarot est toujours un jeu qui peut rapporter gros?
Seule l’inclusion du Tarot dans un « système » de Développement Personnel peut rapporter gros! Le Tarot est par essence à l’opposé du développement de la « personne », c’est-à-dire de l’ego! Il enseignerait de préférence le Verbe : « Il faut qu’Il croisse et que « je » diminue ».
Appendice:
J.C: Bonjour. Merci pour ce bel entretien. Un passage m’intrigue :
Charly Alverda : » Permettez-moi d’infirmer quelque peu votre propos final car la divination est aussi de nature « analogique », il n’y a là qu’ aimantation naturelle. Cependant, l’antique astrologie n’avait rien à voir avec une « mancie », il y a déperdition de sens… et utiliser un système fermé (un jeu de cartes) comme support divinatoire me semble un peu aberrant ! »
On note la précision : « la divination est aussi de nature analogique ». C’est fort juste. Mais qu’y a-t-il au juste d’ « aberrant » à utiliser « un système fermé » ?… A quoi ressemblerait un système « ouvert » ?
Tirer les cartes » ne relève pas forcément de la divination, ce serait dommage de réduire des usages particuliers des tarots, extrêmement divers, à des stéréotypes. L’observateur attentif verra sans doute de fortes différences entre, disons, Mme Irma, dans sa roulotte porte de Clignancourt, Jodorowsky dans son café, et Enrique Enriquez à New York, pour prendre 3 exemples disparates. (… Aucun dénigrement ici de Mme Irma !)
Charly Alverda:
Je réponds bien volontiers à la première question fort légitime. Par contre je ne saisis pas en quoi ma réponse à une question précise sur la divination par les cartes pourrait induire des stéréotypes ?
J’ai écrit : « utiliser un système fermé (un jeu de cartes) comme support divinatoire me semble un peu aberrant ! ». Cette demi-provocation pointait avant tout vers la brillante, mais très ambiguë, préface de Roger Caillois à l’ouvrage de Wirth, dont curieusement nul dans la Tarosphère ne semble faire état.

Par système « fermé » j’entendais système « isolé » par opposition aux systèmes « ouverts » que sont l’être humain et toutes les productions de la Nature , puisqu’ils communiquent, échangent, de l’énergie avec un « extérieur ».
La Nature (naturante et naturée) peut enseigner l’homme directement par la Contemplation. Que celui-ci observe des phénomènes naturels (le vol des oiseaux par exemple) en tant qu’augures n’est pas du même ordre que la divination par les cartes, la géomancie, l’astrologie, le Yi-ching…. Dans le premier cas il y a information directe en l’être de la manifestation de l’Illimité, que l’intellect dans un second temps filtre, réduit à son cadre limité d’interprétation. Cadre limité par nécessité puisque la pensée ne peut s’affranchir de la matrice de l’espace-temps. Dans le second cas, un système : le jeu – construit par l’intellect – prétend exprimer l’Illimité et rendre compte de ses manifestations par ce support. Le grand Carteret a magnifiquement exprimé cette problématique en opposant la voyance à la prophétie.
Pour tenter d’être plus clair, un jeu de cartes est un « système » fixe, fermé, de par sa nature de jeu, l’ouvre-t-on véritablement en acceptant plus de 22 cartes, les cartes à l’envers… ? Il est analogue à l’alphabet qui sert de matrice à tous les mots et toutes les phrases possibles. Mais tous les mots et toutes les phrases ne peuvent « s’évader » de la matrice. Le Tarot – comme les mots – peut conduire à la frontière de la transcendance de l’ego, jamais au-delà. L’au-delà est du domaine de la Grâce agissante. Aucun homme ne peut s’éveiller à la Réalité, la Grâce seule peut lui révéler son état de rêve.
Le Tarot, comme les mots, ne peuvent que pointer vers la Réalité, tel le doigt vers la lune. Le (mélo)drame de l’être humain (à de très rares exceptions près) c’est d’être endormi par les mots et fasciné par le POUVOIR du doigt.
« Les choses disent le mot, mais le mot n’est pas dit par les choses. Les mots disent la chose, mais la chose n’est pas dite par les mots. » (Louis Cattiaux)

J’aime cet aphorisme « hermétique » : « La patience est l’échelle des philosophes et l’humilité la porte de leur jardin. » Il s’applique à merveille aux amoureux du Tarot., car celui-ci ne se manifeste comme « lucidogéne » qu’à la condition expresse de ces deux « vertus » conjointes.
On déduira aisément de mes propos que je ne vois pas de « fortes différences » entre Mme Irma, tous les gens aimantés par la Tarosphère et soucieux de leur « prochain », psychologues, philosophes…. et moi. Je les place dans le même sa(c)s et ne veux considérer que l’intention qui les meut. Pour mieux illustrer ma position je soumets aux lecteurs un extrait d’un excellent blog, et j’invite tout être doué de compassion à méditer sur l’expérience de Vivekananda en lisant le texte in extenso :
EXTRAIT :
« (…) Vous vous souvenez sans doute aussi que Siddharta et Jésus avaient rejeté les incitations humanitaires de Chanda et de Judas pour se consacrer exclusivement à la Voie. Les Sages nous confirment bien tous que tant que la Réalisation de l’Eveil complet n’est pas achevée, tout autre engagement a pour effet de différer cette Réalisation. C’est bien parce qu’on est « engagé ailleurs » – comme disait Poonja – que l’Eveil devient « impossible ». C’est bien parce que l’action dans le monde prime sur le retrait du monde, que les vasanas et les samskaras restent actifs et ne sont pas consumés. Mais si j’ai écrit entre guillemets que Ramana « regrettait » la non Réalisation finale de Vivekananda, c’est qu’il n’y a, en réalité, aucun regret à avoir. N’est-il pas dit, par ailleurs, que le Sage n’avait nul besoin de s’occuper du monde car le monde dispose de suffisamment de « non sages » pour s’occuper de lui ? »
Cordialement,
Charly Alverda
J.C. Merci Charly de cette riche réponse… d’autant plus que la question de la taromancie n’était qu’un aspect très mineur (presque une incise) de cet entretien. D’un autre côté, beaucoup des lecteurs de ces articles de Mnémosyne s’intéressent vraisemblablement de près ou de loin à la cartomancie, à des titres divers, et toute précision à ce sujet est susceptible de les intéresser.
Si je te lis bien (merci de me détromper si je déforme) tes propos sont une véritable mise en garde contre les feux d’artifice du Tarot. Véritables « effets secondaires », fascinants et par là-même dangereux, car ils risquent fort de nous arrêter en chemin.
Ta citation de Ramana, Ramakrishna et Vivekananda appelle immédiatement une comparaison : les enseignements de l’Advaïta mettent inlassablement en garde, eux-aussi, contre ce qu’ils appellent les siddhis, ces pouvoirs tels que la lévitation, l’invisibilité etc. Etape possible (mais pas obligée) d’une vie d’ascèse, de dévotion, ceux-ci peuvent être constatés, éprouvés, vécus, expérimentés… mais ne doivent absolument pas être pris pour une fin en soi. Car leur « obtention » est de la gnognotte, en regard de la réalisation, la libération (« moksha »). Leur danger provient, encore une fois, de la fascination qu’ils exercent sur celui qui les éprouve. Le gîte d’étape, chaleureux et confortable, est pris pour le but du voyage. (D’autant que celui-ci peut être long et éreintant.)
Même méfiance et même mise en garde chez les soufis, malgré toute la valorisation par la doctrine islamique du « monde imaginal ». Je cite ici un passage d’ « Hermès Trahi » de Patrick Geay en le résumant :
Ibn’Arabî lui-même insista sur la nécessité de s’opposer « au pouvoir de l’imagination », pour celui qui entre en retraite (Khalwa). La démonologie traditionnelle, a elle aussi, insisté sur les dangers d’images séduisantes et obsessionnelles dont la finalité est de corrompre, voire de détruire le sujet.
On pourrait aussi trouver des équivalents chez les kabbalistes, les chrétiens etc.
La précieuse précision que tu apportes, on le voit, concerne chaque « lecteur de cartes ». Mêmes dangers ici, évidemment, sur nos tapis de velours ou nos coins de table propices à l’étalage des triomphes du tarot, qu’en Inde, en Iran, en Chine, au Carmel ou à Jérusalem.
Et pourtant, ne peut-on conserver le bébé en jetant l’eau du bain ? Conserver le « moyen efficace pour comprendre la nature du Khayal divin » (P. Geay) du monde imaginal, tout en jetant l’eau du bain des visions et des pouvoirs de la cartomancie, séducteurs mais limités et limitants.
Resterait pour cela à définir plus précisément ce que pourrait être une voie « contemplative » ou « méditative » du tarot qui serait avertie de ces dangers, et tiendrait le cap en ne sombrant pas. Serait-ce en s’abstenant de toute pratique cartomantique ? Tu évoques Carteret : « Le grand Carteret a magnifiquement exprimé cette problématique en opposant la voyance à la prophétie. »
De mémoire, il exprimait qu’alors que la voyance exprime ce qui nous concerne, la prophétie révèle *ce que nous concernons*. Un véritable renversement du regard, qui évoque, ou que peut évoquer, le pendu du Tarot (cf, par exemple, les yeux du Pendu des Triomphes de Paris) : retournement, inversion, conversion de l’être, du regard.

Suivons-le et soyons prophètes , en tâchant de ne pas nous mentir.
Merci encore, Charly, pour cette réponse qui va au « coeur » des choses.
Charly Alverda a également préfacé « Nombres », d’Henri Giriat.

« Le mélange des éléments qui forme les combinaisons multiples de la création est comme le mélange des cartes à jouer qui forme les combinaisons multiples du jeu. « Et les éléments retournent à la masse et sont ensuite combinés à nouveau, comme les cartes à jouer retournent au paquet et sont redistribuées sans augmentation et sans diminution réelle, car il n’existe ni gain ni perte pour l’Immuable qui EST. » (Le Message Retrouvé) A la lecture de ce (très) peu modeste essai les lecteurs habituels de Bernard n’y trouveront sans doute pas leur conte, les ésotérisants non plus. Mais enfin R.V. poussait un pion taquin en demandant un article sur le Tarot qui proposât un « véritable plan détaillé du voyage du soi au Soi ». C’est en tarophile impénitent que je tenterais la carte de la non-réponse absolue, celle du Mat (il matto : le fou), en montrant la haute conception qu’avaient les anciens du jeu.
La préhistoire Les tarots ne furent que très tardivement l’objet de spéculations ésotériques, après avoir été jeux de princes ce ne fut qu’un jeu de cartes de tavernes.
Voici une fresque d’un palais milanais, la Casa Borromeo, la famille Borromeo était l’alliée des Visconti.

Nous sommes dans les années 40 du Quattrocento, ces belles dames et nobles seigneurs jouent au dernier jeu de cartes à la mode : le jeu des Trionfi. C’est le format « paysage » des cartes qui permet d’identifier ce jeu, l’ancêtre de « nos » tarots. Il devait être fort malaisé à pratiquer avec de telles dimensions, les cartes de type Visconti-Sforza mesuraient (en millimètres) jusqu’à 190 X 90, d’autant que leur nombre pouvait aller jusqu’à 97 ! Le jeu des « trionfi » est né de par la volonté des princes humanistes qui ajoutèrent au carré de cartes des Coupes, Epées, Bâtons et Deniers – provenant vraisemblablement de l’orient mamelouk – un cinquième élément : 22 triomphes. Le terme trionfi se rapporte aux antiques « triomphes » romains et à Boccace et Pétrarque. Dans l’œuvre de ce dernier, six Triomphes sont distribués en douze chapitres où s’affrontent tour à tour Amour, Chasteté, Mort, Renommée, le Temps et l’Éternité. Les peintres les plus célèbres de ce temps étaient invités à représenter – sans aucune invention personnelle – les allégories imaginées par les nobles. Les cartes rehaussées d’or et d’argent étaient fort chères et servaient à l’éducation des enfants, de jeux, mais encore de présents à l’occasion de mariages, telles les fameuses cartes Visconti-Sforza. Les tarots de ces peintres de Cour illustraient la passion du temps : le retour à l’Antiquité et au néo- platonisme que diffusaient les Académies par le support de l’imprimerie naissante. En 1465 paraissaient 50 estampes – qui ne sont ni des tarots ni de Mantegna, mais dont le nom d’usage est : les Tarots de Mantegna, dans lesquelles on retrouve les 22 trionfi. Vers 1500, à cause d’un autre jeu de levées homonyme, le jeu des trionfi troquera son nom en celui de jeu des tarocchi (au singulier : tarroco). L’origine du vocable est obscure, selon Andrea Vitali : « il est possible de voir un rapport avec la technique ‘Taroccato’ en usage dans les cours du Nord de l’Italie, utilisée pour décorer des manuscrits enluminés avec un poinçon, tandis que certains considèrent encore que le mot ‘tarocco’ proviendrait du dialecte ‘tarocar’ qui signifie « faire des choses folles ou insensées » à l’occasion de paris lors de jeux de hasard ». (in Le Tarot : un jeu éthique) Le Compagnonnage 1500, c’est aussi la date où le Compagnonnage des cartiers reproduit massivement, grâce à la xylographie, des jeux à destination du peuple (note). Les compagnons créent un « canon », visible dans la feuille de la collection Cary, une planche sur laquelle ont été xylographiées vingt cartes. Ce canon est vraisemblablement issu des Tarots de Mantegna, et l’iconographie du jeu ne changera guère jusqu’à la Révolution française.
Avec leur jeu des Tarocchi (en France : Tarocs, Tareaux, Taraux…) maîtres et compagnons donnèrent évidemment une règle, et celle-ci permet d’appréhender leur intention. La règle énonce que le jeu se compose de 78 cartes dont 22 se nomment triomphes et que : « les quatre autres couleurs sont nommées d’espées, bastons, couppes & deniers, chacune desquelles a quatorze cartes : Savoir le Roy, la Royne, le Chevalier & le Faon, qui s’appellent aussi les quatre honneurs ». Il y est précisé que dans ces 78 cartes seules 7 sont des tarots. Ce sont : Le Bateleur, Le Monde et la Mat (les trois bouts des joueurs) et les 4 Rois. L’analogie entre ces 4 Rois appartenant à la sphère des Honneurs et les Quatre Couronnés du Compagnonnage des tailleurs de pierre est évidente, de même que les 3 « bouts » des joueurs avec les Trois Lumières. Nombre de cartes expriment la symbolique compagnonnique : le Valet de Bâtons, la position des bras dans L’Amoureux, les 3 points en triangle sur la poitrine du diablotin de gauche du Diable, la canne de voyage du Mat (dans le jeu Noblet). La cosmologie des hommes de la Renaissance étant de nature analogique, il convient de relier tous les semblables et tous les contraires de même nature. Les sept tarots expriment l’unité du spirituel 3 et de la matérialité 4, car en mariant l’Impératrice (III) avec l’Empereur (IV) et la Papesse (II) avec le Pape (V) nous obtenons deux septénaires remarquables : celui du plan spirituel : Papesse-Pape contenant le plan matériel : Empereur-Impératrice. L’influence de la kabbale chrétienne est ici manifeste, de même en ce qui concerne le nombre 22 des triomphes. (ref : le Sefer Yetzirah) Les 360 degrés d’un cercle déterminent 22 polygones réguliers. Dans son essai, Le Tarot une ordonnance du Verbe, Jean Carteret précise : « Le triangle est le premier polygone où le verbe va s’articuler, il est l’initiateur de la série des 21 autres. « Le second sera le carré puis le pentagone, l’hexagone. « Mais, première rupture de la série : 360 n’est pas divisible par 7, il n’y a pas de polygone régulier qui comporte sept côtés… « Ceci nous ramène à une valorisation du nombre 6, aux six jours de la création : s’il n’y a pas de polygone régulier de sept côtés c’est parce que Dieu s’est reposé le septième jour… premier éclatement du cercle. « Ensuite nous aurons des polygones à 8 côtés, à 9, 10, 12, 15, 18, 20, 24, 30, 36, 40, 45, 60, 72, 90, 120, 180 et 360 côtés ». Cependant contrairement aux allégations maçonniques, il n’y a pas identité des 22 lettres de l’alphabet hébraïque avec les 22 Triomphes, mais seulement centre commun des deux matrices. Les Triomphes sont analogues à l’alphabet qui sert de matrice à tous les mots et toutes les phrases possibles. Mais aucun mot ni aucune phrase ne peut « s’évader » de la matrice. Le Tarot – comme les mots – peut conduire à la frontière de la transcendance de l’ego, jamais au-delà. Un au-delà, au-delà duquel il faut encore aller, par le pouvoir de la Grâce agissante. Aucun homme prisonnier de la matrice de l’espace-temps – par la toute puissance des pensées – ne peut s’éveiller à la Réalité, la Grâce seule peut lui révéler son état de rêve. Les tarots et les mots ne peuvent que pointer vers la Réalité, tel le doigt vers la lune. Le (mélo)drame de l’être humain (à de très rares exceptions près) c’est d’être endormi par les mots et fasciné par le pouvoir du doigt. « Les choses disent le mot, mais le mot n’est pas dit par les choses. « Les mots disent la chose, mais la chose n’est pas dite par les mots. » (Louis Cattiaux) Mais revenons à la structure du jeu. Il est remarquable que les sept tarots appartiennent à deux plans différents : au quaternaire matériel des honneurs et des séries, et au cercle céleste des triomphes. Or il est dit : « Pour un maçon de règle la terre est carrée et le ciel rond ». Le septénaire des tarots exprime une unité qui se scinde pour s’exprimer dans, et par, le multiple. La règle du Tarot devient ainsi celle du Grand Architecte de l’Univers (terme utilisé dès 1525 dans le « De Harmonia mundi » de Francesco Giorgi). Tel que l’exprima le cartier jacques Viéville (vers 1640) dans ses Ve et XVIIe triomphes, le cercle des 22 triomphes forme le dôme du Temple de la Nature, ou si l’on ne considère que les 3 tarots-triomphes, le fronton triangulaire du Temple de Salomon (aux 3 X 7 attributs de Sagesse). Notons, en passant, que le Mat – qui est aussi un Compagnon Passant, du Devoir – étant sans nombre appartient autant aux triomphes qu’aux honneurs (c’est l’Excuse des joueurs)… ou n’appartient à Rien ! Les 4 X 4 honneurs forment les murs du Temple et les 4 séries son pavé mosaïque. Les 56 cartes, posées sur le carré long du Bateleur, se décomposent en effet en 16 Honneurs exprimant la nature des quatre énergies qui soutiennent l’univers. Celles-ci s’affrontent deux à deux, ce sont les 4 éléments traditionnels : Feu-Air-Eau-Terre. Ces éléments déclinent leurs « qualités » par les 4 AZ (dont l’As de Deniers – l’As de la Belle – a une valeur très particulière), eux mêmes étant les modalités d’expression des 4 séries numérotées de 2 à 10. J’invite le débonnaire lecteur à aligner ces séries (à la structure (néo)pythagoricienne) les unes sous les autres, car la trame énergétique saute littéralement aux yeux dans les Epées et Bâtons où « tout s’oppose par les milieux et se rejoint par les extrêmes ». De cette trame émergent les « images-triomphes ».
Le Tarot : tantra de l’occident ? Il n’y a en fait qu’une seule énergie se déployant et s’exprimant, elle s’appelle « mercure », Mat ou Fou de l’Œuvre dans le Tarot. Rien ne vaut un dessin pour illustrer ces jeux du Ciel et de la Terre, et l’humour cosmique voulut que Eliphas Levi interprétât faussement la « clef » attribuée à Guillaume Postel. De fait, c’est le très rosicrucien Abraham von Frankenberg le créateur. Levi voulut que Postel soit l’inventeur du Tarot en lisant TARO et TORA, là où Frankenberg désignait les roues de la Nature (naturante), les ROTAe. Or cette clé est un diagramme qui illustre parfaitement mon propos.

Dans le Tarot le nombre domine le nom. Quelles sont les mesures du Temple manifesté ? Quel est son nombre ? Celui du zodiaque, le Tarot en est l’expression démultipliée. Si le zodiaque s’appréhende par le sénaire : 6 descentes et 6 remontées de la conscience/énergie, le Tarot repose lui sur le nombre 12. La somme des 6 premiers nombres est 21 et la somme des 12 premiers nombres 78. 78 est dit la valeur secrète de 12 et c’est le nombre du Pendu. Sur cette carte, un homme est en effet pendu… par un pied, au centre d’un portique formé de 3 éléments. De sa jambe repliée il forme une croix (un Quatre de Chiffre), et dans le Tarot Conver la corde qui le lie dessine le chiffre 4. Les deux éléments du portique paraissent formés de deux troncs d’arbres aux 2 X 6 branches coupées (rouges). En fait en inversant la carte (et la vision) on se rend compte de la présence du feuillage de deux arbres. Ainsi le Pendu, par le ternaire de la traverse, transforme l’arbre de la dualité (des opposés) en arbre de vie. Il est « Celui du milieu » le Christ-Hermès, ou ce Mat qui se tient derrière chaque Carte. Les nombres 3 et le 4 sont déclinés avec une réelle insistance, car le Temple de la Nature et l’Homme qu’il contient (et qui le contient) est manifesté par l’Unité en ses trois et quatre aspects, dont la Croix polaire de toutes les expansions est le symbole : + Si le mouvement droit détermine la rectitude du process du déploiement dans le multiple, la réintégration se fera par la Croix des métamorphoses : X, car le mouvement oblique ordonne tout passage et toute transformation. Observez l’angle du Bâton du triomphe sans nombre et l’angle de la faux du triomphe sans nombre, puis observez les « outils » des quatre rois. Le Tarot par le Pendu (XII) nous fait signe (de croix) d’inverser notre vision du Monde (XXI) : 12 ou 21. Dans la roue gauche du Chariot – le 7e triomphe – du jeu Conver, il y a un serpent dissimulé : un ouroboros. EN TO PAN. L’oeil naturaliste ne verra dans un jeu de tarots qu’une suite d’images tirées de l’iconographie médiévale : les pouvoirs temporels et spirituels, les vertus, une roue de fortune, un bateleur, un vagabond, les astres, le monde… Ces images devaient être facilement identifiables et mémorisables pour les joueurs, mais elles ont le statut de toutes celles de la Renaissance. Ici tout apparaît en trompe-l’œil, au XVIe siècle on désignait déjà les tarots comme des « hiéroglyphes », au sens d’images énigmatiques. Aussi faut-il replacer ces cartes dans le cadre de la pensée magique, de la philosophie occulte, qui a présidé à leur naissance. Les images du Tarot doivent être vues comme des « emblemata », comme une suite de ces fameuses figures hiéroglyphiques qui se répandront dans toute l’Europe jusqu’au XVIIIe siècle. Elles sont, selon moi, un hybride d’emblème et de devise, ce qui ajoute au faisceau de probabilités que les tarots de cartiers aient une origine française. Ils appartiennent à l’art anamorphique (au sens où l’entend Marie-France Tristan), aboutissement d’une opération intellectuelle fondamentale – celle de la perspective. La perspective (en italien : commensuratio) donne une place centrale à l’homme dans un monde qui lui est commensurable. L’image est légendée en bas et nombrée en haut, ici le nom est l’ombre du nombre. Le nombre qualifie mais ne quantifie pas, il exprime l’unité au stade de son déploiement ou de sa réintégration. Semblable à un être, un emblème possède un corps : l’image qui exprime son « âme » (le concetto). Selon les théoriciens du XVIe siècle : le rôle de la sentence est de « donner âme et vie à l’image », et « celle-ci (…) demeure pareille à un corps sans vie si elle n’est vivifiée par quelque parole » (Gabriele Paleotti). Pour Ammirato : « L’âme n’est pas plus l’interprète du corps que le corps ne l’est de l’âme. Mais à partir de l’âme et du corps réunis, comme à travers des hiéroglyphes, celui qui voit et qui lit interprète la pensée occulte de l’auteur à partir du nœud de ces deux choses ». La sentence, ici la légende de la carte, dans un premier temps oriente la signification de la figure, mais in fine le nombre qui la surmonte exerce une tension. C’est cette tension entre le haut et le bas, entre le nombre et le nom, qui est le véhicule d’information de la psyché. L’intellect ainsi n’intervient que secondairement, le Tarot est un lucidogène !
J’ai esquissé une « lecture » du Pendu, pour mieux illustrer mon propos je prends maintenant la première carte, qui est un tarot. Le « pied » énonce : Le Bateleur. Une lecture naturaliste nous induirait à voir un bateleur, un illusionniste, mais la « tête » de la carte indique le nombre 1. A cette époque un bateleur ne saurait être le support de l’unité créatrice. Un bateleur doit être entouré d’un public, et quelques cartiers anciens l’ont d’ailleurs représenté de cette façon. Mais les tarots dits de Marseille soulignent qu’il est absolument seul en pleine nature, et sa table est un carré long, (au temps de l’invention des trionfi l’utilisation du rectangle en peinture a seule permis les représentations de paysages). Seuls trois pieds de la table du Bateleur sont visibles, par son geste unissant le bas (l’influx tellurique) et le haut (l’influx céleste, pranique), il en est la quatrième dimension. Revoilà ce quaternaire servant de table (de multiplication) à cette quinte-essence : l’UN-visible producteur de la manifestation. C’est la figure du démiurge, toujours « Celui du milieu », le Christ-Hermès-Mat que nous retrouverons à l’autre bout… du Monde, en XXI. Ma seiziémiste préférée, Marie-France Tristan, spécialiste des emblèmes et devises, et qui ne semble pas connaître les tarots, écrit parallèlement : « L’homme n’appartient ni à l’un ni au multiple. « Il est écartelé, tel les lignes disloquées qui composent l’anamorphose, « entre les deux abîmes de l’infini et du néant », il est à proprement parler « un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes ». « S’il tente de s’aventurer dans l’immensité de l’infiniment grand ou de l’infiniment petit, il sombre, non sans émerveillement, dans de nouveaux abîmes, si bien que « la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable », et qu’il est condamné à n’apercevoir que « quelque apparence du milieu des choses ». « Certes la situation peut sembler tragique, car « tout notre fondement craque, et la terre s’ouvre jusqu’aux abîmes ». « Mais pour Pascal il reste un espoir : celui de Dieu en l’homme, car « l’auteur de ces merveilles les comprend ». « C’est là que se situe la fine pointe de l’anamorphose existentielle : « Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s’être éloignées, et se retrouvent en Dieu, et en Dieu seulement » (Anamorphose(s), in SIGILA, Revue transdisciplinaire franco-portugaise sur le secret, dir. Florence Lévi, n° 17 (« En cachette »), 2006, p.21-36) Cette coïncidence entre le bas et haut « pour faire le miracle d’une seule chose » pointe vers la quadrature du cercle. Le problème ne se résolvant que dans le cadre de la pensée magique de la Renaissance.

M. F. Tristan : « C’est en outre sur le tronc du néo-platonisme que devait se greffer la plupart des courants de pensée marginaux, de tendance gnostique ou hermétique, qui allaient à leur tour influer sur l’emblématique en faisant intervenir les nombres hébraïques et pythagoriciens, l’orphisme, et plus encore les hiéroglyphes égyptiens, qui pour beaucoup étaient les prototypes de l’expression symbolique dans l’antiquité, et donc les antécédents mythiques et mystiques de l’actuel art des devises. « L’ensemble de ces mouvements d’idées s’inscrivait du reste dans un climat qui depuis le milieu du XVe siècle était favorable à toute forme d’expression médiate. « La haute société de l’époque, qui fut le terrain d’élection de l’art des devises jusqu’à Giovio et même au-delà, était encore imbue d’idéaux héroïques et chevaleresques, et témoignait par ailleurs un goût prononcé pour les énigmes et les allégories, tant par jeu et dilettantisme raffiné que pour dissimuler au vulgaire ce qu’elle tenait à se réserver comme un privilège de classe ». http://www.mariefrancetristan.com/Emblemes-et-devises.asp En 1471, paraissait la première édition latine du Corpus Hermeticum qui ne connaîtra pas moins de 25 rééditions jusqu’en 1641. Les tirages de l’époque variaient entre 1000 et 1500 exemplaires. On ne s’étonnera donc pas que les tarots soient au milieu du XVIIe siècle de véritables Mutus Liber, des « comment-taire » de la fameuse Table d’Emeraude. Les livres de « philosophie naturelle », que nous qualifions d’alchimiques de nos jours, étaient appelés : livres égyptiens ou livres hiéroglyphiques, tel celui fameux du pseudo Nicolas Flamel. L’enseignement contenu dans les tarots n’était destiné qu’aux membres du Compagnonnage, on le sait les joueurs ne prêtent guère d’attention à l’iconographie des cartes, seulement aux points « à faire ». Aussi, nulle allusion à la présence de l’alchimie dans les tarot ne fut mentionnée avant que la Franc-maçonnerie ne s’en mêlât (s’emmêla !), de même en ce qui concerne la divination. Il y eut bien quelques détournements de jeu à but poétique et de possibles allusions à la divination, mais jusqu’à la Révolution le Tarot ne fut qu’un jeu de cartes parmi d’autres. Vint le Sieur Court de Gébelin, franc-maçon de la célèbre loge des Neuf Sœurs, qui accueillit aussi Voltaire, Franklin et Lalande. Il écrivait en 1781 : « Si ce Jeu (de Tarot) qui a toujours été muet pour tous ceux qui le connoissent, s’est développé à nos yeux, ce n’a point été l’effet de quelques profondes méditations, ni de l’envie de débrouiller son cahos : nous n’y pensions pas l’instant avant. « Invité il y a quelques années à aller voir une Dame de nos Amies, Madame la C. d’H., qui arrivoit d’Allemagne ou de Suisse, nous la trouvâmes occupée à jouer à ce Jeu avec quelques autres Personnes. « Nous jouons à un Jeu que vous ne connoissez sûrement pas… Cela se peut ; quel est-il ?.. Le Jeu des Tarots… J’ai eu occasion de le voir étant fort jeune, mais je n’en ai aucune idée… C’est une rapsodie des figures les plus bisarres, les plus extravagantes : en voilà une, par exemple ; on eut soin de choisir la plus chargée de figures, & n’ayant aucun rapport à son nom, c’est le Monde : j’y jette les yeux, & aussitôt j’en reconnois l’Allégorie : chacun de quitter son Jeu & de venir voir cette Carte merveilleuse où j’appercevois ce qu’ils n’avoient jamais vû : chacun de m’en montrer une autre : en un quart-d’heure le Jeu fut parcouru, expliqué, déclaré Egyptien : & comme ce n’étoit point le jeu de notre imagination, mais l’effet des rapports choisis & sensibles de ce jeu avec tout ce qu’on connoît d’idées Egyptiennes, nous nous promîmes bien d’en faire part quelque jour au Public… » Le public fut en effet conquis ! Les autres franc-maçons (occultistes) qui fustigeaient les productions des cartiers inventèrent des jeux plus authentiques… selon eux ! Il n’est que de consulter leurs œuvres pour apprécier l’étendue du désastre. Paul Christian inventa le terme de « lame », et le mot « arcane » qui désigne la « quintessence » d’un remède, vient de Paracelse. Les Maçons appelèrent donc « arcanes majeurs » les cartes qu’ils prétendaient comprendre et « arcanes mineurs » les autres et … brisèrent ainsi le septénaire. Ce qui était le comble pour un Maçon, faire pis n’était pas possible ! En 1930 Paul Marteau qui voulait relancer les jeux de « type milanais » inventa L’Ancien Tarot de Marseille en bricolant un tarot de Besançon. Il destinait cette invention commerciale aux cartomanciennes. Mais encore dernièrement, il faut citer le jeu Camoin-Jodorowsky, une compilation de divers jeux anciens. Aucun respect pour les chefs-d’œuvre des Compagnons ! Quant à la divination par les cartes, je ne comprend pas qu’un système, un jeu – construit par l’intellect, prétende exprimer l’Illimité et rendre compte de ses manifestations par ce support. En conclusion de cette esquisse du tarot – par moi – proposée , je voudrais évoquer le singulier destin de la tradition hermétique occidentale véhiculée par les fabricants de tarots toute entière contenue dans le chef-d’œuvre de Maître Jacques Vieville. Son Compagnonnage n’ayant pas plus de 150 ans d’ancienneté, d’où tenait-il son savoir ? Certainement pas des livres hermétiques, ceux-ci se comptant sur les doigts de la main avant la traduction du Corpus à la fin du XVe siècle. Voila un vrai mystère du Tarot ! Après Vieville il n’y aura plus de grande créativité dans les chefs-d’œuvre, la Tradition se maintint toutefois jusqu’à la Révolution. La F. M. tenta de reprendre ce flambeau, mais le baron Tschoudy, contemporain de Gébelin et initié aux meilleures sources, celles d’une fameuse loge napolitaine, était (déjà) fort pessimiste quant aux prétentions de cette « société ». La tradition orientale connaît le « mercure », le prana, dans ses effets, par les exercices respiratoires, de contrôle sur la nourriture… J’ai peine à croire qu’elle n’en ait pas connu d’autres utilisations dans ses voies progressives. Les textes connus d’alchimie taoïste ou indienne ne me semblent pas dépasser le niveau de la « chrysopée », et quelques empereurs chinois sont morts des suites de l’absorption (obligatoire) de l’élixir ! En occident il fut dit que conformément aux écrits de Salomon, la grâce, la Sagesse, se manifestait sous forme d’Amour et de Connaissance. Selon les hermétistes, par la contemplation de la Nature cette grâce peut se manifester : « par permission ». En se vidant de tout concept l’être recevrait une connaissance de la Nature (naturante), une techné. Celle-ci lui permettant d’aimanter le mercure-prana, de le débarrasser de ses « terrestréités » et de le coaguler en forme solide : c’est le Graal ou la pierre philosophale. L’alchimiste, le pratiquant de l’hermétisme donc, absorberait cette « médecine », ceci serait à mettre en relation avec le « corps de gloire ». Pour le « philosophe » (l’ami de la Sagesse), la véritable communion consiste dans l’absorption du corps et du sang du « roi du Ciel », celle des chrétiens n’étant qu’en image. On voit la toute la différence entre la voie directe de l’advaïta où les phénomènes n’ont aucun intérêt, et la voie hermétique des « philosophes de la Nature », où derrière les phénomènes la seule réalité se donne en essence et en substance. Mais ceci me dépasse… infiniment. Il n’y a que trois marcheurs dans les 78 cartes du tarot, qui se réduisent à deux, car la carte innombrable du Mat se superpose à la carte innommable de la treizième.
Donc seulement deux marcheurs : le Mat (ou le Fol) et le Valet de Coupes. Ce dernier porte un vase recouvert d’un linge pour le dissimuler à sa vue, mais rarement au public. Toujours le trompe l’œil, ce valet est en fait un « varlet ». Il porte une couronne de fleur de couleur céleste, ou d’or, et porte son chapeau à la main. Selon Pierre Gordon : « La chape (cappa) et le chapeau (capellus) furent d’abord des peaux rituelles de bêtes, dont la tête surmontait la tête humaine. « Le chapeau ou chapel désigna, jusqu’au XVIe siècle, la couronne de fleur ou de feuillage qui possédait une vertu sacramentelle analogue à celle de la dépouille animale (…) « De nos jours encore, les magistrats se couvrent la tête au moment de juger : c’est la curieuse survivance de l’époque ou le chapeau ou chapel communiquait à la pensée la lumière de la surnature (origine lointaine de la Franc-maçonnerie et du Compagnonnage) » Note : Encore que ce terme de « compagnonnage » soit anachronique, n’apparaissant qu’au début du XVIIIe siècle pour désigner seulement le temps d’apprentissage chez un maître. On ne parlait alors que des Devoirs.
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